TL; DR

  • Le 996 (9h-21h, 6j/7) a été déclaré illégal en Chine en 2021. C'est pourtant ce rythme que la Silicon Valley adopte depuis 2025, porté par la course à l'IA.

  • Cette culture s'exporte en France, où des fondateurs de startups revendiquent ces cadences.

996 : travailler de 9h à 21h, six jours par semaine.

Ce rythme né dans la tech chinoise au milieu des années 2010, porté par Alibaba, ByteDance et Tencent, représente 72 heures de travail hebdomadaire. En 2019, Jack Ma le qualifiait publiquement de « bénédiction ». En août 2021, après le décès d'une employée de Pinduoduo de 22 ans en rentrant du travail à 1h30 du matin, la Cour suprême chinoise l'a déclaré illégal.

“Si vous voulez travailler chez Alibaba, préparez-vous à travailler 12 heures par jour. Sinon, pourquoi venir ? Nous ne manquons pas de gens qui travaillent 8 heures”

Jack Ma, Alibaba

C'est précisément ce modèle criminalisé par la Chine que la Silicon Valley a adopté.

7 days a week

Sergey Brin, cofondateur de Google, a envoyé début 2025 un mémo aux équipes Gemini recommandant 60 heures par semaine comme niveau optimal de productivité. Elon Musk affirmait au même moment que son équipe DOGE travaillait 120 heures par semaine.

Plusieurs startups IA de San Francisco mentionnent désormais le 996 directement dans leurs offres d'emploi.

7 days a week

La justification ? La course à l'intelligence artificielle générale (AGI). L'idée qu'une fenêtre de deux à trois ans est en train de se refermer, et que seule l'intensité brute permettra de la franchir. Comme une équipe d'alpinistes convaincue que le sommet est à portée de main : on ne ralentit pas, on ne dort pas, on avance.

“60 heures par semaine, c'est le seuil idéal de productivité. La course finale vers l'IA générale est lancée”

Sergey Brin, Google

L'ambiance à San Francisco en 2026 se résume à cette phrase d'un fondateur anonyme dans le SF Standard : « Pas d'alcool, pas de drogues, 996, musculation, course à pied, mariage tôt, suivi du sommeil, steak et œufs. »

Le 996 débarque dans la French Tech

Et cette culture traverse l'Atlantique. En France, des fondateurs de startups affichent ouvertement des rythmes similaires sur LinkedIn, revendiquant le travail le dimanche comme preuve d'engagement. En Europe, les plus grands fonds de capital-risque sont divisés : certains estiment que le 996 est devenu la norme implicite dans la tech, d'autres y voient un fétichisme du surmenage.

Ce qui mérite d'être noté, c'est la vitesse à laquelle une norme culturelle peut voyager d'un continent à l'autre. En cinq ans, le 996 est passé de scandale chinois à argument de recrutement californien, et de sujet LinkedIn à réalité naissante dans certaines startups françaises.

Ce que 72 heures par semaine font au corps et au cerveau

Un rythme 996, une fois comptés les trajets et les routines de base, laisse environ 5 heures de sommeil par nuit les jours travaillés. Une étude de l'université de Pennsylvanie (Van Dongen, 2003) a montré que 14 jours à 6 heures de sommeil ou moins produisent des déficits cognitifs équivalents à une nuit blanche complète.

À l'échelle globale, l'OMS et l'OIT ont publié en 2021 la première analyse mondiale de la mortalité liée au surmenage. Le constat : travailler 55 heures ou plus par semaine est associé à +35 % de risque d'AVC et +17 % de risque de maladie cardiaque.

Quand le cortisol, l’hormone du stress reste élevé de façon chronique, ce qui arrive mécaniquement avec des semaines de 72 heures et un sommeil comprimé, il s'attaque à l'hippocampe, la zone du cerveau responsable de la mémoire et de l'apprentissage. Une étude publiée dans Nature Neuroscience (Lupien, 1998) a mesuré chez les individus chroniquement stressés un rétrécissement de cette zone pouvant atteindre 14 %. Autrement dit : le rythme censé accélérer la performance détruit progressivement l'organe qui la produit.

La productivité, elle, ne suit pas une ligne droite. L'économiste John Pencavel (Stanford, 2015) a démontré que la relation entre heures travaillées et production réelle est fortement non linéaire : au-delà de 50 heures par semaine, chaque heure supplémentaire produit de moins en moins. Au-delà de 55 heures, la courbe s'effondre. À 70 heures, la production mesurée est identique à celle de 55 heures. Les 15 heures supplémentaires ne génèrent aucun output additionnel, elles ne produisent que de la fatigue, des erreurs et une illusion de travail.

Sources

Pega, F. et al. (2021). Global, regional, and national burdens of ischemic heart disease and stroke attributable to long working hours — Environment International (OMS/OIT)

Pencavel, J. (2015). The Productivity of Working Hours — The Economic Journal (Stanford)

Lupien, S. et al. (1998). Cortisol levels during human aging predict hippocampal atrophy and memory deficits — Nature Neuroscience

Virtanen, M. et al. (2009). Long Working Hours and Cognitive Function: The Whitehall II Study — American Journal of Epidemiology

Van Dongen, H.P.A. et al. (2003). The Cumulative Cost of Additional Wakefulness — Sleep

Eurostat (2024). Working time statistics — Eurostat News

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