TL; DR

  • Les cafés londoniens du XVIIe siècle ont contribué au développement de la Bourse, Lloyd's et du marché des assurances.

  • Le café a permis aux ouvriers, de rester éveillés entre 12 et 16h par jour.

80 % de l'humanité sous caféine

Plus de 80 % des humains consomment régulièrement de la caféine. Thé en Chine, chai en Inde, café en Europe, maté en Argentine.

Michael Pollan, dans This Is Your Mind on Plants (2021), pose le constat : "Pour la plupart d'entre nous, être caféiné à un degré ou un autre est simplement devenu la condition humaine de base."

Le café, une boisson satanique

Le café vient de loin.

On en trouve les premières traces dans l'Éthiopie médiévale, dans le royaume de Kaffa, qui lui a donné son nom. Pendant des siècles, elle reste cantonnée au monde musulman : ce sont les pèlerins de La Mecque qui la diffusent à travers l'Orient et l'Afrique du Nord.

Ce sont des marchands vénitiens qui ramènent la graine en Europe, autour de 1600.

Et dès que le café arrive, il dérange. Le pape Clément VIII veut l'interdire : ses conseillers y voient une intrusion de l'islam dans la chrétienté. Une menace satanique. Mais après l'avoir goûtée, le Saint-Père change d'avis. Il baptise la boisson, déclarant que laisser aux seuls infidèles le plaisir de cette boisson serait dommage.

Le café, et la création de la Bourse

Avant le café, comme le rappelle l'historien Matthew Green, "la plupart des Anglais étaient en permanence légèrement, voire très, ivres." L'eau était impropre ; on buvait de la bière dès le matin, y compris pour travailler.

Les cafés londoniens, près de 2 000 en 1700, deviennent les quartiers généraux d'une nouvelle classe marchande et intellectuelle. Jonathan's Coffee House donne naissance à la Bourse de Londres en 1680. Lloyd's Coffee House, ouvert en 1687, devient le plus grand marché d'assurance au monde.

Philosophes, scientifiques, journalistes : tout ce petit monde débat, publie et spécule autour d'une tasse. Les idées des Lumières y germent. Certains historiens vont jusqu'à dire que sans ces cafés, le libéralisme politique européen n'aurait pas pris la même forme.

Quand Charles II tente d'interdire les cafés en 1675, craignant la dissidence, le décret tient onze jours. Personne ne le respecte.

Le café, la boisson du productivisme

Ce que les marchands du XVIIe siècle ignoraient, la science l'a confirmé. Une étude de l'Université de l'Arkansas (Zabelina, 2020) a montré que 200 mg de caféine (un café filtre) améliorent significativement la pensée convergente : résoudre un problème, trouver la bonne réponse, exécuter une tâche.

Pollan résume : "La grande contribution de la caféine au progrès humain a été d'intensifier la spotlight consciousness", cette attention focalisée. Exactement ce que réclame une chaîne de production ou un tableur Excel.

Le capitalisme n'a pas inventé le café. Mais il a trouvé en lui son carburant cognitif idéal.

Du comptoir au chronomètre

Quand le café est devenu trop cher pour les ouvriers britanniques, le thé noir des colonies indiennes, sucré avec le sucre des Caraïbes, a pris le relais (builder's tea).

La caféine bloque l'adénosine, le signal biologique de fatigue. Ainsi, avec les patrons de la révolution industrielle pouvaient faire tenir des équipes sur des horaires de 12 à 16 heures.

Au XXe siècle, des patrons américains ont commencé à offrir du café gratuit à leurs ouvriers, avec une pause pour le boire. Pas par générosité : la productivité grimpait en flèche.

La pause café est même devenue un droit du travail aux États-Unis dans les années 1950, après qu'un groupe d'ouvriers du textile a porté l'affaire devant les tribunaux.

Sources

  • Zabelina, D. L. & Silvia, P. J. (2020). Percolating ideas: The effects of caffeine on creative thinking and problem solving. Consciousness and Cognition, 79, 102899.

  • Pollan, M. (2021). This Is Your Mind on Plants. Penguin Press.

  • Green, M. (2013). The Lost World of the London Coffeehouse. The Public Domain Review.

  • Fiani, B. et al. (2021). The Neurophysiology of Caffeine as a Central Nervous System Stimulant and the Resultant Effects on Cognitive Function. Cureus, 13(5).

  • Irwin, C. et al. (2025). A systematic review and meta-analysis of the acute effect of caffeine on attention. Psychopharmacology.

Continuer de lire