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À San Francisco, une nouvelle forme d'anxiété se répand : la peur de ne pas pouvoir faire tourner d’agents IA, et d’être improductifs.

Samedi soir, 21h30. Un développeur quitte une soirée entre amis. Pas parce qu’il est fatigué ou malade. Il veut rentrer retrouver ses agents.
Personne ne s'en étonne. La moitié de la pièce pense la même chose. L'autre moitié vérifie déjà, iPhone en main, ce que leurs agents ont produit.
La nouvelle anxiété de la Silicon Valley
Le terme vient d'un essai de Nikunj Kothari, développeur à San Francisco, publié en février 2026. Il décrit un basculement culturel. Les conversations dans la tech ne commencent plus par « tu construis quel produit en ce moment ? » mais par « combien d'agents tu fais tourner ? ».

Kothari décrit une voix intérieure qui ne s'éteint jamais : « Un agent pourrait tourner en ce moment. ». Regarder un film sans laptop ouvert lui semble être une perte de temps. Les samedis sont devenus des plages de douze heures de travail ininterrompu avec ses agents, sans Slack, sans meetings.
Garry Tan, CEO de Y Combinator, a publiquement annoncé arrêter l'alcool « parce qu'il a besoin d'avoir l'esprit parfaitement clair pour écrire 10 000 lignes de code par jour avec Claude Code ». Au SXSW 2026, il a décrit un état de « cyber-psychose » : quatre heures de sommeil par nuit, non pas à cause de stimulants, mais par pure excitation.

Des agents, avec vous, partout
Depuis mars 2026, il n'est même plus nécessaire d'être devant son pc. Anthropic a lancé Dispatch, une fonctionnalité qui permet de piloter ses agents IA depuis son smartphone. Vous envoyez une instruction depuis l’app mobile, et l'agent exécute la tâche sur l'ordinateur resté à la maison ou au bureau.
Aujourd'hui, vos agents sont dans votre poche, accessibles entre deux plats au restaurant, dans la file au supermarché, au milieu d'une conversation avec vos enfants.

Claude Dispatch
Une anxiété hyper rationnelle
Ce qui rend cette anxiété si tenace, c'est qu'elle est rationnelle. Chaque semaine, un nouveau modèle rend le précédent obsolète. Les fenêtres de contexte doublent. Les agents deviennent plus rapides. On peut produire davantage. Et les réseaux sociaux vous font savoir que quelqu'un le fait déjà, et en parle sur X.
Une étude publiée dans Frontiers in Artificial Intelligence (Smith et al., 2025) montre que les outils d'IA générative amplifient simultanément six formes de stress technologique : surcharge informationnelle, invasion de la vie privée, complexité, incertitude, insécurité professionnelle et sentiment d'obsolescence.
Près de 77 % des travailleurs interrogés estiment que ces outils ont diminué leur productivité ou augmenté leur charge de travail. L'inverse de la promesse initiale.

Quand les tokens deviennent une monnaie d'anxiété
Les modèles d'IA découpent chaque texte en fragments appelés tokens. Par exemple, le mot « productivité » fait trois tokens. Une question simple en consomme quelques dizaines. Une session de travail avec un agent, des dizaines de milliers. Et chaque token a un prix.
Ce système crée une anxiété : la peur de manquer de tokens. Quand le quota mensuel approche de sa limite ou que le budget API se tarit, la productivité elle-même s'arrête. Le développeur qui a structuré toute sa journée autour de ses agents se ne sait plus quoi faire. Pas de tokens, pas de travail.
La dépendance aux tokens devient complète.
L'angoisse de l'attente
Il y a un autre moment d'anxiété, plus banal mais tout aussi douloureux : celui où l'agent tourne et où l'on ne sait plus quoi faire. L'instruction est envoyée. L'agent travaille. Et le réflexe immédiat, c'est de lancer un deuxième agent, vérifier les résultats du premier, ou scroller sur Instagram en attendant le résultat.
Ce que le cerveau perd quand il ne s'arrête jamais
Une étude de 2025 parue dans NeuroImage a cartographié ce qui se passe dans le cerveau pendant les phases de repos.
La résolution de problèmes complexes et l'émergence d'idées nouvelles dépendent de la bascule entre deux réseaux : le réseau du mode par défaut (quand on rêvasse, quand on ne fait « rien ») et le réseau exécutif (quand on se concentre sur une tâche).
Or la capacité créative n'est pas prédite par le temps de travail total, mais avant tout par la fréquence de ces bascules.
Autrement dit, le développeur qui prenait une douche pour résoudre un bug avait raison. Son cerveau basculait en mode par défaut et faisait le travail que douze heures d'écran ne pouvaient pas accomplir.
La Token Anxiety élimine précisément ces moments. Si chaque instant de repos est rempli par la surveillance d'un agent, le réseau du mode par défaut ne s'active jamais. La productivité visible augmente. La capacité à résoudre les vrais problèmes s'effondre.
Rester sereins dans un monde d’agents
Créer des moments sans agent IA. Bloquez-vous du temps tous les jours sans consulter les productions de vos agents IA. Imposez-vous une restriction calorique de consommation de tokens.
Séparer le repos du vide. La Token Anxiety repose sur une confusion : ne rien produire = perdre du temps. Les données disent l'inverse. Le repos actif (marcher sans écran, observer, laisser l'esprit dériver) favorise la créativité et la pensée divergente.
Sources
Tarafdar, M. et al. — Integrating and Synthesizing Technostress Research: A Meta-Analysis on Technostress Creators, Outcomes and IS Usage Contexts — European Journal of Information Systems, 2022 (102 études, 49 955 observations).
Smith, J. et al. — Technostress and Generative AI in the Workplace: A Qualitative Analysis of Young Professionals — Frontiers in Artificial Intelligence, 2025.
Anand, N. et al. — Engineered Highs: Reward Variability and Frequency as Prerequisites of Behavioral Addiction — Addictive Behaviors, 2023.
Shi, L. et al. — Dynamic Reconfiguration of Default and Frontoparietal Networks Supports Creative Incubation — NeuroImage, 2025.
Beaty, R. E. et al. — Creativity and the Default Network: A Functional Connectivity Analysis of the Creative Brain at Rest — Neuropsychologia / PNAS, 2014-2018.